Sweetsburg,
un regard vers le passé
(Ceci
est la traduction d'un article écrit par Réal
Hébert et publié dans le journal
The Sherbrooke Record, le vendredi, 5 septembre 1980.)
La
vie moderne nous donne très peu de temps pour jeter un
regard vers le passé, tellement nous sommes préoccupés
par le présent et le futur.
Toutefois,
dans le bon vieux temps, comme nous aimons le dire, il y avait
de bons moments et j'aimerais prendre le temps de vous amener
dans les années 1920 et vous faire découvrir un
coin des Cantons de l'Est auquel je suis très attaché.
J'ai passé une partie de ma jeunesse et presque toute
ma vie d'adulte à Sweetsburg.
Le
Palais de Justice
Sweetsburg,
faisant maintenant partie de Cowansville, était un village
très vivant et très grouillant d'activités
à cette époque. En effet, c'était le centre
du district judiciaire de Bedford pour toutes les activités
judiciaires des comtés de Missisquoi, de Brome et de Shefford.
Toutes
les causes criminelles et celles de la Cour Supérieure
étaient entendues à Sweetsburg. Le District de
Bedford s'étendait vers l'est jusqu'à Bonsecours,
à l'ouest à Clarenceville, au sud aux frontières
américaines et au nord à Valcourt. Cela signifie
que le Palais de justice de Sweetsburg était très
occupé.
Naturellement,
le Palais de justice attirait de nombreux avocats et plusieurs
d"entre eux avaient leur bureau et leur résidence
à Sweetsburg. Le shérif du district, le protonotaire,
le sténographe de la Cour, le geôlier ainsi que
plusieurs huissiers aussi demeuraient à Sweetsburg.
Les
autres institutions
L'hôpital
sur la rue Principale et situé du même côté
que le Palais de justice, était le seul hôpital
à servir les gens des comtés de Brome et de Missisquoi.
Le docteur Follin H. Pickel était aussi le maire de Sweetsburg,
un poste qu'il a occupé près de 50 ans sans interruption,
étant toujours élu sans opposition. Il a été
aussi le député fédéral du comté
de Brome-Missisquoi.
Une
autre institution qui existait à Sweetsburg était
le centre de détention pour jeunes filles anglophones.
Ce centre était situé dans l'immeuble où
nous trouvons aujourd'hui l'Hôtel Yamaska, face à
l'église Ste-Rose-de-Lima. À ce moment, cette
église était la seule église pour les catholiques de
Sweetsburg et de Cowansville. Il y avait aussi une église
anglicane près du Palais de Justice.
Évidemment,
toute cette effervescence au Palais de justice, dans les bureaux
d'avocats et à l'hôpital, signifiaient qu'un hôtel
était une nécessité pour Sweetsburg. Et
il y en avait un, situé de l'autre côté
de la rue Principale, face au Palais de justice.
Cet
hôtel construit en bois, de trois étages, avait
à l'arrière une annexe de deux étages.
Dans cette annexe, nous y retrouvions au rez-de-chaussée
la salle à dîner et la cuisine, et à l'étage
une grande salle de réunion utilisée par les voyageurs
de commerce pour la présentation de leurs produits et
aussi pour les danses.
Dans
la section principale, nous retrouvions au rez-de-chaussée
le lobby et le bureau où les visiteurs devaient s'enregistrer,
ainsi qu'une grande salle de réception, trois salons
privés plus petits et la taverne. Au premier et deuxième
étages, il y avait 35 chambres avec salle de bain.
Pourquoi
est-ce que je peux vous décrire cet hôtel d'une
façon aussi précise, c'est parce que mon père
en a été le propriétaire de 1917 à
1932.
Les
voitures et les automobiles
À
l'arrière de l'hôtel, il y avait une écurie
pouvant contenir plus de 20 chevaux et un hangar pour les voitures
et les attelages.Si l'hôtel devait donner le gîte
aux passants, il devait aussi le donner aux chevaux et aux voitures.
Vous devez vous rappeler qu'à cette époque, les
automobiles n'étaient pas aussi populaires qu'aujourd'hui
et que ceux qui en possédaient une, ne pouvaient l'utiliser
que pendant six mois par année, vu l'état des
routes.
Aussi
les voitures tirées par les chevaux étaient le
moyen de transport utilisé par presque tous les gens.
Certains utilisaient le chemin de fer, lequel était très
pratique pour les gens demeurant le long de la voie ferrée,
de Farnham à Highwater. Les autres qui demeuraient dans
les régions de Frelighsburg, Dunham, Waterloo, Granby
ou Knowlton, tous ces gens devaient utiliser les voitures tirées
par des chevaux six mois par année, s'ils devaient se
rendre à Sweetsburg par affaire.
La
vente de bière
L'hôtel
de Sweetsburg a été à cette époque
un des derniers hôtels dans le comté de Missisquoi
à détenir un permis de vente de bière.
Et le comté de Brome était aussi sous l'acte
de prohibition. Cela signifiait que tous les hôtels de
Brome étaient «secs» et ne pouvaient vendre
de la bière que sur le marché noir. Ils se faisaient
prendre trois à quatre fois par année. Alors ils
payaient l'amende et recommençaient la vente de plus
belle.
Mais
étant donné que les brasseries ne pouvaient leur
fournir directement de la bière, plusieurs hôteliers
l'achetaient directement de mon père. Ainsi nous avons
fourni les hôtels de Brome Corner, Sutton, Abercorn, Knowlton
ainsi que plusieurs contrebandiers américains,
la prohibition étant toujours en vigueur aux États-Unis.
Bien
entendu, nous vendions aussi beaucoup de bière à
l'hôtel, en plus d'offrir le service de vente au comptoir.
À cette époque, aucune vente de bière n'était
permise dans les épiceries. Seul les hôteliers
détenant un permis avaient le droit de la vendre, soit
pour consommation sur les lieux ou bien pour emporter chez soi.
L'hôtelier
détenant un permis devait suivre plusieurs règlements
gouvernementaux, tel que: avoir un minimum de 25 chambres pour
location, une salle à dîner de 25 couverts ou plus
et avoir une taverne respectant les normes gouvernementales.
Finalement, l'approbation du conseil municipal était
aussi obligatoire, ainsi que celle de monsieur le curé,
avant que le gouvernement provincial accorde un permis de vente
de bière.
Mon
père n'a jamais eu de difficultés à obtenir
ce permis car son hôtel était très important
pour le village de Sweetsburg dans l'accueil de tous les visiteurs,
soit du Palais de Justice, de la prison, de l'école de
réforme ou de l'hôpital.
La
bière arrivait par train à la gare de Sweetsburg
puis était livrée à l'hôtel dans
une charette tirée par des chevaux. Pour décharger
un plein wagon de bière, cela prenait une journée
complète. La bière arrivait empaquetée
dans des caisses de bois et afin qu'elle soit plus facile à
transporter et qu'elle prenne moins de place, nous devions la
retirer des caisses et la mettre dans des sac de jute.
Nos
trois principaux fournisseurs de bière étaient
la National Brewery qui fabriquait les marques Black Horse,
Dow et Kingsbeer. Tandis que la Brasserie Molson fabriquait
les marques Export et White Label et la Brasserie Frontenac,
la marque Frontenac Blue Label, la préférée
de la clientèle américaine. Finalement, nous vendions
aussi la bière Silver Spring de Sherbrooke, mais en quantité
limitée.
Les
prix et les salaires
Le
prix de vente à ce moment était de $0.35 pour
une grosse bouteille et de $0.20 pour une petite bouteille.
Le prix était le même pour une bouteille de bière
consommée sur place à l'hôtel, pour emporter
chez soi et même sur le marché noir, mais il y
avait un dépôt de $0.05 par bouteille non consommée
sur les lieux.
Il
n'y avait jamais de réduction de prix. Un accord existait
entre mon père et M. Hauver, propriétaire de l'Hôtel
Ottawa à Cowansville, et de plus, M. Hauver et mon père
étaient de grands amis. L'Hôtel Ottawa était
le seul hôtel à Cowansville.
À
cette époque, une chambre d'hôtel coûtait
$1.00 pour une nuit, le déjeuner $0.50, le dîner
et le souper $0.75. La pension pour les chevaux coûtait
$1.00 par jour et cela comprenait l'abri dans l'écurie,
trois repas et l'utilisation du hangar pour les voitures.
Un
bon cuisinier d'hôtel était payé $35.00
par semaine. Sa journée de travail commençait
à six heures du matin et se terminait à huit heures
le soir. Les femmes de chambre qui devaient également
servir aux tables de la salle à dîner, recevaient
$40.00 par mois, en plus des pourboires qu'elles pouvaient recevoir
à la salle à dîner. Un laveur de vaisselle
faisait $35.00 par mois, le gérant de la taverne, $60.00
par mois et le garçon d'écurie, $35.00 par mois.
En plus de leur salaire, tous ces employés avaient droit
à la chambre et pension et aussi à une journée
de congé par semaine.
Un
endroit achalandé
Sans
contredit, l'hôtel était l'endroit le plus achalandé
de Sweetsburg. Tous ceux qui avaient affaire directement ou
indirectement au Palais de Justice, se retrouvaient tôt
ou tard à l'hôtel, soit pour le gîte, soit
pour le repas ou pour un verre à la taverne. Il y avait
aussi les nombreux villageois qui venaient prendre leur bière
quotidienne, les voyageurs de commerce et également les
fermiers qui venaient faire leurs provisions dans les deux magasins
généraux de Sweetsburg. Un de ces magasins se
trouvait voisin de l'hôtel et l'autre, au coin de la rue
Principale et du chemin menant à West Shefford.
Même
si à cette époque, l"hôtel était
très rentable, il y avait quand même plusieurs
inconvénients. Premièrement l'hôtel était
très accaparante, sept jours par semaine et de 7 heures
le matin à 11 heures le soir. En plus, devoir faire affaire
avec une clientèle parfois difficile n'était pas
toujours plaisante. Certains clients n'étaient pas vraiment
désirables et plusieurs cherchaient constamment la bagarre.
En plus de devoir garder tous ces gens à l'ordre, l'hôtelier
devait aussi respecter les exigences du maire, des conseillers
et du curé. Une simple plainte faite soit par le conseil
ou par le prêtre au gouvernement était un motif
suffisant pour se faire retirer le permis de vente de bière.
Naturellement,
à l'occasion, il y avait des mésententes qui se
produisaient entre les clients de la taverne mais mon père
réglait assez facilement ces altercations en menaçant
ces clients de les inscrire sur la liste noire s'ils ne cessaient
immédiatement. Et une fois son nom inscrit sur la liste
noire, ces clients ne pouvaient plus entrer dans la taverne
ou même acheter de la bière pour emporter chez
eux. Cette politique de la liste noire était un argument
très efficace dans la plupart des cas.
Un
incident assez mouillé
Mais
il y avait des exceptions. Ce qui me rappelle un incident dont
le début a été assez dramatique mais dont
le dénouement a été très amusant
et surtout très mouillé.
À
ce moment, j'avais 17 ans et j'allais toujours à l'école.
Durant les vacances d'été, je demeurais à
l'hôtel et je devais faire diverses tâches pour
mon père que cela me plaise ou non. Comme toujours, je
devais remplacer le barman pendant son jour de congé.
Au milieu d'un après-midi assez tranquille, mon père
décide d'en profiter et d'aller à Cowansville
par affaire. Vu qu'il ne doit partir que pour une heure, il
me laisse seul à la taverne.
À
peine avait-il quitté, voilà que quatre ivrognes
de Knowlton se présentent à la taverne. Ils étaient
déjà dans un état d'ébriété
assez avancé et de plus, ils avaient une réputation
de bagarreurs. Ils venaient à peine de commencer leur
bière que je venais de leur servir, un autre groupe de
quatre ivrognes également des bagarreurs reconnus prennent
place dans la taverne. Ces deux groupes se détestaient
comme chien et chat et ce qui devait arriver, arriva. La bagarre
se déclencha entre les deux groupes.
Qu'est-ce
qu'un garçon de 17 ans peut faire dans une telle situation
?
Je
n'avais nullement l'intention d'intervenir et de tenter de les
séparer pour mettre fin à la bagarre. Mais j'ai
eu une idée merveilleuse.
Au
pied de l'escalier menant aux étages supérieurs,
il y avait un boyau d'incendie. Ce boyau avait un diamètre
de deux pouces et après avoir ouvert la valve, j'ai dirigé
le jet d'eau du boyau vers les bagarreurs qui ont cessé
de se battre immédiatement. Les deux groupes ont quitté
les lieux tout en chialant.
Par
contre j'avais beaucoup à faire le reste de l'après-midi
car l'eau s'était accumulée sur le plancher et
je devais tout ramasser. Heureusement plusieurs employés
de la cuisine sont venus m'aider à tout éponger,
les murs, le plancher et le plafond.
Lorsque
mon père fut de retour, je lui ai tout raconté
et pour une fois, il a été complètement
d'accord avec moi.
Les
maquignons
Il
y avait une autre activité qui se déroulait dans
la cour de l'hôtel ou à l'écurie et qui
se terminait très souvent à la taverne. C'était
le marchandage de chevaux. Les marchands de chevaux, appelés
à l'époque les maquignons, aimaient souvent choisir
leurs victimes parmi les clients les plus ivres de la taverne.
Ils les encourageaient à échanger leurs chevaux
et plus souvent qu'autrement, les maquignons prenaient avantage
sur eux en leur livrant de vieilles «picouilles»
malades ou avec de nombreux défauts cachés. La
pauvre victime réalisait qu'il s'était fait avoir
seulement lorsque les vapeurs d'alcool s'étaient dissipées.
Ce
sont mes souvenirs de Sweetsburg dans les années 1920.
Réal
Hébert